RECIT DE VOYAGES DES HYEROIS
 
 
L'INDE VU PAR CORINNE : Carnet de route - déc.97-janv.98
 
 

S'il faut résumer l'Inde en un mot, le terme contraste s'impose. Terre des mille couleurs, des mille odeurs et des mille dieux, où se côtoient la misère la plus intense et le luxe le plus inouï, la plus belle richesse de l'âme et la plus grande déchéance des corps, la plus élevée des philosophies et la plus triste réalité du quotidien . Aller en Inde n'est jamais innocent, il y a un avant et un après. Ames sensibles s'abstenir.

BOMBAY

Arrivée à Bombay le 21 décembre 1997, 7 AM.

A peine sorti de l'aéroport, il faut se plonger dans la foule et faire sa place. Ici, pas moyen de passer inaperçu, les conducteurs de rickshaws se jettent sur vous pour vous proposer leur véhicule, ces drôles de taxis faits d'une mobylette autour de laquelle est construit un habitacle en tôle (le chauffeur à l'avant et des places pour les voyageurs à l'arrière, 2 pour les Occidentaux, jusqu'à 5 ou 6 pour les locaux.). En choisir un paraît simple, marchander le prix de la course l'est déjà beaucoup moins ; les tarifs semblent dérisoires mais sont en fait exorbitants quand on connaît les valeurs du pays. Il est nécessaire de s'adapter, ne pas tomber dans la facilité de payer le prix fort et ainsi contribuer à augmenter le coût de la vie sans être excessif car il est bien évident que nos moyens sont largement au-dessus de ceux de la majorité des habitants. Petite astuce, fixer toujours au départ le tarif de la course, cela évite des pourparlers sans fin à l'arrivée et l'escroquerie assurée.

Après cette transaction préalable et nécessaire, voici enfin les premiers pas dans l'une des plus peuplées des métropoles au monde (15 millions d'habitants). Les quelques arbres qui bordent les routes sont droits et élancés, comme des cierges tendus vers le ciel. Les gens grouillent, des hommes partout, des femmes beaucoup, vêtus de saris aux couleurs chatoyantes, des enfants aussi, les yeux cernés de khôl et portant de gros points de cendre noire sur la joue (pour éloigner le mauvais sort). Tout ce monde travaille et s'active, les cantonniers sont légion, la tâche est lourde, les muscles du cou sont gonflés sous le poids des charges à porter, de lourds paniers remplis de pierres pour les hommes comme pour les femmes, mais étonnamment, tout est serein, chacun est à sa place et supporte son existence telle qu'elle est.

Premières émotions : de nombreuses familles vivent dans la rue, à même le sol, mangeant, dormant, se lavant, souffrant, s'aimant et mourant aux yeux de tous. La vue d'un enfant famélique faisant ses ablutions dans un caniveau rempli s'immondices serre le cour, le chien squelettique et couvert de croûtes purulentes qui se trouve à côté ne fait que rajouter au malaise.

Une petite heure de trajet sépare l'aéroport du centre-ville. Sitôt déposé, sitôt assailli, cette fois-ci par les coolies qui démarchent pour les hôtels. Bombay est une ville chère comparée au reste de l'Inde, les chambres valant en moyenne quatre fois plus chères qu'ailleurs. Toutes les catégories d'hébergement sont proposées, le choix se porte sur un premier prix ; là aussi il vaut mieux être prudent et demander à visiter la chambre avant de la prendre car beaucoup n'ont pas de fenêtre et ressemblent plus à un caisson de décompression qu'un parfait lieu de villégiature. Se munir de son propre cadenas est fortement conseillé, afin d'être sûr de retrouver ses affaires au retour de balade (les hôteliers vous en proposent toujours, mais il vaut mieux être le seul à posséder la clé de sa chambre.). Pour 400 roupies (une dizaine d'euros), on peut espérer quelque chose de moyen, un lit relativement propre, la douche et les toilettes communes, à l'indienne : un robinet d'eau froide, un trou pour l'évacuation et un broc pour se rincer.

Mumbai, comme l'appellent les Indiens, est une ville fascinante, tentaculaire et cosmopolite. La vie ne s'y arrête jamais, il y a du monde partout et à n'importe quelle heure. Dire que Bombay grouille est un euphémisme. La surpopulation est d'actualité, le bruit et la pollution vont de pair. Pas de répit pour le voyageur fatigué, il faut se frayer un passage dans la masse, au milieu des piétons, des motos, des rickshaws, des voitures, des vélos, des bus, des camions et des vaches, souveraines. En Inde, la seule règle du code de la route est : c'est le plus gros qui passe. Les klaxons rythment le tout, prévenant chacun qu'un passage en force s'annonce (un véhicule sans klaxon est inutilisable). La cohue est généralisée, seules les vaches, animaux sacrés, sont au-dessus de cette règle. Elles sont partout, en plein carrefour ou sur les bas-côtés ; pour elles, tous s'arrêtent et attendent, plus ou moins patiemment, qu'elles aient fini de traverser pour reprendre leur course folle. Un autre animal pour le moins inattendu occupe la ville : le corbeau. De belle taille, à l'affût du moindre déchet, l'oil noir et menaçant, il est lui aussi partout, dans les rues, les parcs, sur le bord de la plage, perché sur les façades des maisons, sur les fils électriques. Pas moyen de l'éviter, son cri rauque vous laisse sur vos gardes.


Balade à Bombay : le mausolée du Hadj Ali au bout d'une longue jetée dans la mer d'Oman est le lieu du pèlerinage islamique par excellence. Rien de particulier à voir mais une plongée dans la Cour des Miracles s'impose pour y accéder. Comme tout bon musulman qui se respecte, la charité est de mise au sortir d'un lieu de recueillement. C'est donc une aubaine pour les plus miséreux de se placer le long de la jetée et d'attendre le passage des pèlerins. Il faut avoir le cour solidement accroché pour arriver au mausolée, entre les mendiants, les fous, les mutilés, les lépreux, les malades en tous genres, puis s'armer de courage pour faire le voyage retour. Avec un peu de recul, il faut admettre que la balade est instructive, comme une vision hyper réaliste et traumatisante dans ce qu'a été notre Moyen Age. Reste que nous sommes au XXIème siècle et qu'il est douloureux de constater l'injustice de la vie, selon qu'on soit né dans le « bon » pays ou non. On relativise beaucoup de choses après être allé en Inde.

Autre balade : sur Malabar Hill, la communauté Parsi a dressé ses temples et ses tours à la fonction tragique. Les Parsi, ou Zoroastriens (Zarathoustra, il vient de là) ont une philosophie à tendance hindouiste originale et qui se veut très écologiste. Tout devant retourner dans le cycle de la nature, les morts ne sont pas incinérés sur des bûchers crématoires mais simplement placés dans de hautes tours afin d'être « offerts » à des vautours. On ne peut évidemment pas visiter ces tours, seuls les prêtres y ont accès, mais on croise régulièrement de grands vautours aux abords et leur vue laisse songeur. Malabar Hill est aussi un quartier hautement résidentiel de Bombay et on y trouve de magnifiques demeures, de style colonial, entourées de luxuriants jardins. A deux pas, l'immense plage qui borde la côte ouest de Bombay permet de se remettre de ses émotions. Un verre de lassi (lait battu et parfumé), quelques alous-samossas (friture de forme triangulaire fourrée de pommes de terre) et on replonge dans la furie de la mégapole.

Selon les goûts et les habitudes, la vie au quotidien parmi 15 millions de personnes peut être déroutante. Mumbai est vivante, très vivante, trop vivante quand on vient d'une petite île tropicale comme la Réunion. Au bout de 24 heures, la lassitude s'installe, le trop-plein est déjà atteint, il faut partir vers des contrées moins peuplées, plus calmes. La dernière vision de Bombay est la Victoria Railway Station, immense gare, grouillante, emplie de splendeurs et de misères, à l'image de la ville. Prendre un ticket de train relève du parcours du combattant, puis c'est encore la découverte, l'inconnu et l'étonnement quand on gagne son wagon car là encore rien ne correspond à ce que l'on a connu jusqu'à présent.

Tout d'abord, la durée du trajet ; il faut compter sur une moyenne de 20 km/h, ce qui fait qu'un trajet de 200 Km prend tout de suite l'allure d'une longue expédition. Il y a ensuite les voyageurs, nombreux voire très nombreux (jusqu'à 3 par couchettes) sans compter les personnes qui ne font que passer (vendeurs de café, de thé, de cacahuètes bouillies et autres) au moment des arrêts dans les gares, nombreux et interminables. Enfin, les toilettes. No comment, y aller en cas d'extrême urgence. Mais comme partout en Inde, même si les conditions ne sont pas idéales, il faut tout prendre avec le sourire et une certaine philosophie pour ne pas parler de détachement. Il ne sert à rien de s'impatienter, encore moins de s'énerver, ce qui vous fait passer pour un malotru. Bien que n'ayant pas pu acheter de couchette, faute de place, il y a toujours quelqu'un pour vous sous-louer la sienne et rapidement les contacts se font et les gens se détendent. Le contrôleur a lui-même une place réservée et peut vous l'offrir s'il vous trouve sympathique. Les voyageurs sont partout, assis dans les allées, les plateformes et c'est là que l'on s'aperçoit que les castes ne sont pas abolies concrètement, en constatant que certains passeront la nuit par terre, assis sur le passage de la rigole qui s'écoule des latrines, avec des enfants dans les bras, sans que personne ne leur jette un regard.


AJANTA ET ELLORA

Après une dizaine d'heures de train, un repos bien mérité dans une chambre d'hôtel à petit prix mais confort relatif (salle d'eau personnelle, fenêtre et ventilateur branlant pour seulement 100 roupies !), voici venu le temps de découvrir quelques splendeurs de l'Inde, à savoir les grottes aux parois peintes d'Ajanta et les temples creusés dans la roche d'Ellora, dans la province du Maharastra, au nord de Bombay.

      

Les deux sites sont proches l'un de l'autre et complémentaires. A Ajanta, plusieurs dizaines de grottes aménagées abritent un patrimoine de l'humanité, des peintures vieilles de vingt à quatorze siècles représentant des dieux, des rois, des reines et leurs cours, une représentation de la culture bouddhiste et hindouiste du pays. A Ellora, des temples de trois religions différentes se côtoient, bouddhistes, hindouistes et jaïnistes, construites entre le VII et le XIème siècle. Leur particularité est d'avoir été creusé de haut en bas, du toit au plancher. Des milliers de mètres cubes de roche ont ainsi été dégagés patiemment durant des siècles par des individus d'une ferveur époustouflante, des maîtres artisans se sont succédés pendant des générations pour donner forme à la roche, créant des bouddhas, des dieux, des éléphants, des fleurs d'une beauté incomparable, d'un détail infini et d'un réalisme étonnant. Visiter Ellora remplit de quiétude, tant les statues sont rassurantes et majestueuses. Des bus bondés desservent les deux sites et beaucoup d'Indiens de toutes religions les visitent. Ajanta est un lieu prisé par les jeunes couples pour leur voyage de noces et on y croise les mariées encore parées de leurs tatouages au henné sur les mains et les pieds, faisant concurrence aux idoles peintes. Les siècles ont passé mais les ornements sont les mêmes.

   

On peut noter les bandes de macaques qui environnent les deux sites, toujours amusants et attendrissants, telles les mères serrant leur petit dans leurs bras tout en venant réclamer un bout de fruit. Attention toutefois à leurs réactions imprévisibles et leurs crocs impressionnants pour de si petites bêtes.


HAMPI

Peut-être le site le plus impressionnant d'Inde, à condition d'aimer les vieilles pierres. Hampi est une cité en ruines datant du XVème siècle, non loin d'une rivière et cernée de grosses pierres blanches et rondes rappelant les environs hyérois. On peut sans mal deviner la vie qui s'y est déroulée, riche et foisonnante, grâce aux vestiges de rues longées de boutiques d'artisans et aux temples, solidement construits. Il faut compter une bonne journée pour visiter le site, se balader entre les murs de pierre taillée, flâner dans les temples et se laisser bercer par la magie des lieux. Les pierres sont usées par les pas des anciens habitants, la fraîcheur est saisissante à l'intérieur des temples, les colonnes finement décorées soutiennent les gopurams élevés, et on découvre avec étonnement un char sculpté dans la pierre dont les roues tournent sur une simple pression autour d'essieux vieux de plusieurs siècles, en pierre également. Tout simplement prodigieux. Là encore, on croise toutes les ethnies du pays et d'ailleurs. S'y balader un 24 décembre est un plaisir, les Indiens détendus vous souhaitent un joyeux Noël (cette fête ne les concerne absolument pas), mais on ne mélange pas les sexes, par respect des convenances, les hommes s'adressant aux hommes et les femmes aux femmes. Pour arriver sur le site, on peut utiliser les bus locaux ou monter dans un 4x4-taxi collectif (jusqu'à 20 personnes peuvent y monter., très sympa et convivial, favorisant les rapprochements). Comme partout ailleurs dans le pays, les Indiens se mettent en quatre pour vous faire plaisir et vous offre les meilleures places. De même, ouvrir un guide ou une carte pour s'orienter en pleine rue vous permet d'être rapidement entouré d'une petite dizaine de personnes qui regardent votre dépliant par-dessus votre épaule et ont chacun un avis ou une direction à vous donner. Impossible de se sentir seul !

   

  


GOA


Entre Hampi et Goa, qui est une province et non une ville, il faudra prendre deux bus dans lesquels la patience est de rigueur, comme pour tous transports collectifs dans le pays. En effet, une bonne vingtaine d'heures sont nécessaires pour se rendre depuis le Maharastra jusqu'à Goa. L'idéal est de prendre un bus de nuit, il y en a de toutes sortes et pour tous les budgets, mais il vaut mieux mettre le prix et se retrouver dans un bus à places assises assurées, qui s'arrêtera une ou deux fois au cours du trajet, dans des relais prévus pour les voyageurs, fondamentaux pour les pauses toilettes ou se recharger en boissons et victuailles. Les autres bus ne font que des brefs arrêts dans les gares, 5 minutes toutes les 2 ou 3 heures, très long en cas de vessie trop pleine.

Après un voyage éprouvant tant par le bruit à bord (la musiques indienne et les films bollywoodiens sont très appréciés et ne semblent déranger personne même si le volume est à fond) que par la conduite des chauffeurs qui se relaient dans le cockpit (encore la règle du plus gros qui passe, les bus étant gros par définition, les conducteurs doublent n'importe où, n'importe quand et se rabattent au dernier moment), l'arrivée à Goa est enchanteresse, palmiers et plages à perte de vue.

   

Goa est une région autrefois colonisée par les Français et surtout les Portugais, qui y ont laissé des traces et une certaine manière de vivre. Chacun sait que dans les Sixties, les hippies en ont fait un de leurs fiefs, et il en reste toujours, que l'on croise le long des routes ou sur de vieilles motos. Drogues et alcools y ont coulés à flot, et y subsistent encore. Désormais ce sont surtout les jeunes Occidentaux branchés qui aiment s'y rendre et on peut faire la fête toute la nuit sur les plages, sur fond de techno et d'ecstasy. Avis aux amateurs. Mais Goa n'est pas que synonyme de fête, elle est aussi une enclave catholique dans l'Inde hindouiste et on peut visiter des églises dans un style rococo tout particulier, couvertes de dorures et de séraphins. St François-Xavier y a prêché, et il est toujours là, dans une des églises de la capitale, momie enchâssée dans un cercueil de verre, placée à dix mètres au-dessus de la foule et sortie une fois par an pour être exhibée dans la ville.

   

Pour faire le tour de la province de Goa ou plus simplement se déplacer de son hébergement à la plage (les hôtels du bord de mer sont évidemment plus chers, comme partout ailleurs dans le monde), on peut louer une moto, très sympa et pratique. Des vélos existent également, pour les plus sportifs. Rouler à Goa est agréable, on sillonne dans les cocoteraies, on s'arrête dans les boutiques, on boit de l'eau de coco à même le fruit au bord des routes. mais on est surpris au retour d'avoir une pellicule noire sur le visage et les bras, car les nombreux camions au diesel ont essaimé leurs particules toxiques. Les habitants de la région sont extrêmement gentils et souriants, certains parlent français. Les hippies qui ne sont pas repartis vendent des colliers de coquillages, des paréos et diverses babioles. De nombreux restaurants proposent des poissons et des fruits de mer. Un bain dans la mer d'Oman est mémorable, l'eau est chaude mais trouble, on ne voit pas ses propres pieds. Le cadre est idyllique, nous sommes sous les Tropiques.